21.10.2022

Le dilemme de nos valeurs

Devons-nous défendre les valeurs occidentales et aborder clairement les violations des droits de l’homme commises par les régimes autoritaires ? Une randonnée sur l’étroite ligne de crête géopolitique des valeurs.

Les dilemmes moraux ne sont pas un phénomène nouveau. Mais contrairement à l’Antiquité, ils ne se déroulent plus aujourd’hui dans l’intimité du héros tragique, mais se manifestent au niveau de la géopolitique. Pratiquement chaque question que nous devons trancher aujourd’hui en tant que politique et société nous place devant un dilemme : quelles valeurs devons-nous suivre ? Et surtout : à qui accordons-nous le droit de déterminer les valeurs en vigueur ?

Le rapport de la commissaire aux droits de l’homme des Nations unies Michelle Bachelet, qui vient de quitter ses fonctions, sur la répression des Ouïghours, publié à la dernière minute, n’est que le dernier exemple en date de la difficulté que rencontre l’Occident avec ses valeurs. Après avoir entravé l’enquête, la Chine a voulu empêcher que le rapport ne soit rendu public. Il n’est guère surprenant qu’elle ait utilisé pour cela des moyens peu délicats, comme des contre-attaques, des intimidations, des menaces, mais aussi la diffusion de fausses informations et de théories du complot.

ONU : ingérence au nom des valeurs

Mais le reproche récurrent adressé à l’ONU et à l’Occident, à savoir qu’ils s’interdisent de s’ingérer dans les affaires intérieures, est tout à fait spécieux. Une telle accusation ne déclare pas seulement l’ONU obsolète, elle rend également toute adhésion à cette organisation internationale absurde. En effet, en adhérant à l’ONU, les pays membres s’engagent à garantir la paix mondiale, à respecter le droit international, à protéger les droits de l’homme et à coopérer au niveau international. Non pas que cette promesse soit facile à tenir. Néanmoins, les États reconnaissent ainsi la fonction centrale des Nations unies en tant que gardienne des valeurs de la communauté internationale. Tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit des valeurs de liberté, d’égalité et de justice. Mais ce que l’on entend exactement par là fait de plus en plus l’objet de débats. Alors que l’on s’accordait autrefois sur la validité „universelle“ de ces valeurs, on leur attribue aujourd’hui de plus en plus souvent – de part et d’autre – l’étiquette „occidentale“, afin de souligner leur caractère unilatéral et partial.

C’est précisément là que se situe le dilemme : Les discours théoriques, universitaires et, depuis longtemps, ceux du grand public sur l’impérialisme, le néocolonialisme et l’appropriation culturelle ont fait que plus personne ne peut être sûr de savoir qui entend quoi par quoi. Selon l’origine, le point de vue et l’angle de vue, les conceptions de ce que l’on entend ou non par libre, égal ou juste sont totalement différentes. En principe, les cultures, les traditions et les religions sont aujourd’hui supérieures à ces valeurs. Elles seules permettent d’établir des conventions régionales et communautaires sur lesquelles les personnes qui n’en font pas partie ne peuvent même pas prendre position sans être considérées comme des agresseurs. Toute appréciation, même la plus objective, présentée comme un jugement timide, est rejetée comme un jugement injustifié.

Des valeurs entre le woke et la résistance

Dans cette prétendue clarté apodictique, il n’est cependant pas rare que ceux qui se considèrent comme „woke“ se retrouvent eux aussi face à un dilemme : ils interdisent certes aux „Blancs“ de porter des dreadlocks et de jouer de la musique africaine, mais ne doutent aucunement du caractère dogmatique de leur propre jugement, qui peut ne pas être partagé par tous – même par ceux qui doivent être défendus.

Ou, pour reprendre l’exemple cité au début : devons-nous nous indigner des „camps de rééducation“ chinois ? Condamner les dirigeants chinois ? Ou ignorer tout simplement les rapports correspondants, car il s’agit de leur „culture“ et de leur décision ? La conséquence d’une évaluation et d’une condamnation aussi constantes est une confusion toujours plus grande sur ce qui est bien et juste ou mal et faux.

Notre question centrale est la suivante : sommes-nous en mesure et moralement autorisés à porter des jugements sur le comportement des autres – ou non ? Et si oui, sur quelle base le faisons-nous ? Nous considérons-nous comme les gardiens des valeurs de liberté et d’égalité ? Et si c’est le cas, ces valeurs de liberté et d’égalité s’appliquent-elles de la même manière à tous les êtres humains, quelle que soit leur origine, leur ethnie ou leur culture ? Ou chaque culture, religion et tradition peut-elle définir pour elle-même ce qu’elle entend par liberté et égalité – même si la liberté signifie oppression et l’égalité pouvoir ?

Aucune de ces questions n’a de réponse simple. Les contradictions sont partout. Mais au fond, on peut distinguer deux orientations différentes : l’une qui place l’individu et sa liberté d’épanouissement et de décision au centre – et l’autre qui prône la primauté de la culture et de la communauté. En d’autres termes, on peut répondre à ces questions par des concepts plutôt libéraux ou par des concepts à tendance collectiviste. Dans le premier cas, il faut dénoncer la Chine et faire pression pour que de tels rapports soient publiés. Dans l’autre cas, on peut suivre le raisonnement chinois et se tenir à l’écart des „affaires intérieures“ de la Chine.

Valeurs contre intérêts personnels

Une proposition souvent avancée ces derniers temps est de ne pas aller trop loin dans les accusations, car il faut finalement coopérer avec la superpuissance émergente qu’est la Chine – comme avec d’autres Etats autoritaires – en matière de protection du climat. Cette relativisation de la souffrance humaine par rapport au bien-être de la planète constitue-t-elle une issue au dilemme ?

FRONTIÈRES Chronique de Katja Gentinetta, publié au PRAGMATICUS