26.04.2024

Poutine met à l’épreuve toute la force de frappe de l’Europe

L’Europe ne peut stopper l’avancée de la Russie en Ukraine qu’en étant unie et en rassemblant toutes ses forces. Si le continent se présente de manière fragmentée face à l’extérieur, il sera broyé par les autres grandes puissances.

La géopolitique figure à nouveau sur l’agenda politique : la Russie menace l’Europe ; la Chine revendique la domination de l’espace asiatique ; les Etats-Unis réfléchissent aux domaines dans lesquels ils veulent encore assumer des responsabilités dans le monde ; l’Iran fait la démonstration de sa puissance au Proche-Orient ; la Turquie souligne sa prétention à être une puissance régionale entre l’Est et l’Ouest – pour ne citer que quelques exemples.

Pour l’UE, il s’agit d’un énorme défi, probablement le plus important depuis sa création. Elle doit se projeter dans l’avenir, en opposition directe avec les pays et les empires qui se réfèrent à leur passé et veulent inverser le cours de l’histoire. Et dans cette situation, les pays européens doivent une fois de plus surmonter leur propre histoire. L’Europe est ainsi confrontée à l’épreuve de force la plus considérable depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’ampleur de la difficulté n’apparaît pourtant pas pour la première fois avec l’attaque de la Russie contre l’Ukraine. Que ce soit dans leurs relations avec les Etats-Unis ou la Chine, les Etats membres de l’Union européenne ont toujours eu en premier lieu leur propre histoire à l’esprit. Sous la présidence de Donald Trump déjà (2017-2021), l’Europe aurait dû se concentrer bien davantage sur sa propre capacité de défense. L’Allemagne rechignait à s’armer et à se placer ainsi, même potentiellement, dans une logique de guerre – en lien avec son histoire. Le président français Emmanuel Macron avait certes alimenté le débat avec le concept d’« autonomie stratégique », mais il avait finalement suivi la ligne historique de son pays qui, depuis Charles de Gaulle, pratique avec l’OTAN une alternance de proximité et de distance.

Les principaux pays de l’UE ont toujours été attentifs à leur propre histoire. La Grande-Bretagne s’est détachée de l’Union européenne parce que les forces conservatrices se référaient à l’ancien Empire, voire au mythe du Commonwealth – comme si cette union des anciens pays coloniaux sous direction britannique jouait encore un quelconque rôle aujourd’hui. Et peut-être l’Italie s’est-elle souvenue de l’époque où Venise dominait encore le commerce maritime, lorsqu’elle s’est engagée dans la coopération avec le projet chinois de nouvelle route de la soie.

De nombreux pays de l’UE, de nombreuses voix

Ces différences de point de vue et d’approche se poursuivent aujourd’hui, alors qu’il s’agirait de soutenir l’Ukraine démocratique dans sa lutte contre l’agression de l’autocrate russe. Abstraction faite des sanctions, les chefs d’État ont du mal à parler d’une seule voix. Les différents États membres concluent des accords avec l’Ukraine, mais ils rechignent à agir ensemble et avec détermination. L’Union devrait avoir le courage de promouvoir une industrie qui serve aussi sa propre défense : aujourd’hui en Ukraine, demain peut-être dans leurs propres pays.

Malheureusement, ces hésitations témoignent d’une myopie tactique, car il est difficile d’imaginer que la Chine ou la Russie « se calment ». Et il est prévisible que les Etats-Unis replieront tôt ou tard leur parapluie protecteur sur le continent – et ce indépendamment de celui qui y assumera la prochaine présidence.

Le monde est en ébullition et un possible réaménagement se profile à l’horizon. Une vision stratégique signifierait donc, notamment pour les chefs d’État européens, de se préparer à un monde dans lequel l’Europe ne pourra avoir une existence politique crédible qu’en tant que continent uni. Dans son livre récemment paru Welt in Aufruhr, le politologue allemand Herfried Münkler développe un scénario dans lequel différents pôles régionaux vont se former, cinq plus précisément. Il en résulterait un équilibre des puissances qui a manifestement toujours fait ses preuves dans l’histoire et qui fonctionne mieux que les ordres unipolaires ou bipolaires.

Une politique étrangère commune seulement sur le papier

Selon lui, il s’agirait à l’avenir des Etats-Unis et – espérons-le – de l’Europe dans le camp démocratique, de la Chine et de la Russie dans le camp des autocraties, ainsi que de l’Inde, qui pourrait en quelque sorte faire pencher la balance. Dans un tel monde, l’Europe devrait se présenter unie si elle ne voulait pas se laisser écraser par les autres grands.

Les autocrates ne doivent demander l’avis de personne

La condition préalable serait une politique étrangère et de sécurité commune. Celle-ci existe certes sur le papier, mais elle n’a pas encore pu s’imposer dans la réalité. Une des raisons en est la constitution démocratique des pays européens. L’historien et homme politique Alexis de Tocqueville avait déjà identifié la politique étrangère comme un point faible potentiel lors de son étude de la démocratie encore jeune de l’Amérique. Malgré tout l’enthousiasme suscité par la grande autonomie des communes – le « gouvernement ordinaire » pour les choses de la vie quotidienne, comme il l’appelait – une démocratie, selon l’analyste républicain, a absolument besoin d’un « gouvernement extraordinaire » pour défendre les intérêts généraux du pays, c’est-à-dire les intérêts unis envers l’extérieur.

Jusqu’à aujourd’hui, la politique étrangère représente la plus grande difficulté, même dans une Europe démocratique. Les gouvernements des États membres dépendent du soutien de leurs électeurs, or les intérêts individuels de ces derniers passent avant tout. Les autocrates, en revanche, ne doivent demander l’avis de personne. Plus encore : ils peuvent détourner l’attention des problèmes internes en faisant preuve de fermeté à l’extérieur, par exemple en faisant la guerre.

De quoi l’Europe a-t-elle besoin pour présenter un front uni face à l’extérieur ? Pas de faire diversion, mais simplement de prendre conscience du fait que Poutine est un ennemi extérieur commun, et qu’on ne peut s’en défendre qu’en unissant ses forces.

L’Europe doit surmonter ses clivages historiques

Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les États-Unis d’Amérique qui ont encouragé l’union des ennemis jurés, l’Allemagne et la France, et d’autres États déchirés par la guerre, au sein de la « Communauté du charbon et de l’acier ». Elle est à l’origine de la prospérité du marché intérieur européen. Aujourd’hui, c’est à l’Europe elle-même de franchir une nouvelle étape pour défendre ses acquis. Dans ce but, les différents pays peuvent se référer à leur histoire : elle montre que les clivages les plus divers ont pu être surmontés successivement.

FRONTIÈRES Chronique de Katja Gentinetta, publié au PRAGMATICUS