11.02.2024

Un mélange dangereux

Démocratie, liberté, sécurité, prospérité – certains idéologues n’ont que faire de ces acquis de l’Occident. Et nous ne pouvons que l’accepter. Mais en tant qu’idiots utiles de Poutine, ils pourraient désormais influencer le cours de la guerre en Ukraine.

Cela fait maintenant deux ans que la Russie est en guerre – contre l’Ukraine, contre l’Occident. Deux années au cours desquelles nous nous sommes presque habitués à cette situation. Après avoir suivi avec espoir les débuts de l’offensive ukrainienne de printemps, nous nous résignons désormais à son échec, comme le pensent de nombreux commentateurs.

En outre, depuis l’attaque brutale du Hamas contre Israël, notre attention s’est de toute façon déplacée vers le Proche-Orient. Et avec les élections américaines et la perspective que Donald Trump pourrait à nouveau devenir président, nous avons déjà pris mentalement le chemin du fatalisme : c’en est fini – pour nous en Europe, et pour l’Occident en général. Le bon temps est passé, nous en avons profité, sauve qui peut.

C’est à peu près ainsi que l’on pourrait décrire l’état d’esprit actuel d’une société gâtée par la prospérité et qui a oublié de se battre, en ce début d’année. Mais ceux qui ne veulent pas se laisser aller au défaitisme, et qui souhaitent continuer à vivre dans une démocratie libérale à l’avenir, ont des raisons de craindre la victoire insidieuse de ceux qui comprennent Poutine et jouent un rôle non négligeable dans le déroulement de la guerre : un dangereux mélange de vieux gauchistes, de gens de droite inflexibles, de théoriciens du complot farfelus et d’opportunistes versatiles.

Parmi eux, les opportunistes sont les moins surprenants. Les girouettes sont de toutes les époques, surtout dans les phases de changement, et se proposent très tôt comme propagandistes serviles des vainqueurs potentiels. C’était le cas à la fin de l’Ancien Régime ; à l’époque des nationaux-socialistes, et cela se confirme aujourd’hui : des partis, des représentants de partis et d’autres prétendants à la nouvelle élite, qui se laissent approvisionner par Poutine et jouent le rôle d’auxiliaires volontaires dans sa stratégie de déstabilisation de l’Europe.

Dans les griffes de la désinformation

Nous constatons également que les adeptes des théories du complot se sont bien établis. Au début de la pandémie de Corona, ils représentaient encore un casse-tête, mais nous comprenons désormais à peu près quels sont les états d’âme qui poussent les gens à croire les récits les plus extravagants. Toutefois, dans une société ouverte, il est presque impossible de s’opposer efficacement au grand nombre de ceux qui prétendent expliquer la guerre de Poutine par l’élargissement de l’OTAN vers l’Est et d’autres mythes russes.

Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les idéologues, à droite comme à gauche, qui remettent en question nos acquis en matière de liberté.

Comment combattre une campagne de désinformation systématique, telle que l’idéologue en chef russe Alexandre Douguine l’a proposée pour la Russie dès 1997, si la raison fait visiblement la sourde oreille ? Cette stratégie a engendré une quantité effrayante d’« idiots utiles » qui ne peuvent apparemment plus être libérés des griffes des fausses informations.

Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les idéologues, à droite comme à gauche, qui remettent en question nos acquis en matière de liberté et les abandonnent face aux tentations autoritaires. Dans ce bric-à-brac irritant, on trouve aussi bien des pacifistes anti-américains et anticapitalistes que des marxistes, éternels russophiles, mais aussi des antidémocrates autoritaires, des conservateurs élitistes et des conservateurs identitaires – bref, des utopistes et des révisionnistes qui croient tous, d’une manière ou d’une autre, qu’il peut exister un autre monde meilleur, un monde que nous ignorons encore, un monde en bon ordre, tel qu’il était autrefois.

Je me demande toujours comment nous en sommes arrivés là, comment il est possible que l’on soit prêt à mettre en péril la liberté dont nous jouissons, que l’on considère comme sans valeur la participation aux décisions dont nous profitons dans les démocraties, que l’on considère comme acquise une fois pour toute la prospérité que nous avons atteinte.

En conséquence, il faudrait en effet renoncer à tout cela si l’on voulait vraiment suivre la voie de l’« égalité » socialiste, cette grande et vieille promesse qui n’a jamais pu être tenue jusqu’à présent, ou rétablir un quelconque « ordre naturel » selon les races, les cultures ou les valeurs. Après tout, le Kremlin ne simule pas un régime égalitaire. Il impose au contraire son ordre avec toute la rigueur possible – et se donne tout juste la peine de le déguiser en démocratie et en Etat de droit.

Le prophète qui avait pourtant raison

Nul autre que Francis Fukuyama, à qui l’on reproche toujours – encore davantage depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie – de s’être complètement fourvoyé avec son pronostic de « fin de l’histoire », avait prédit exactement cette évolution. Même si les démocraties libérales pouvaient offrir tout ce qui facilite et embellit la vie des gens – la liberté de voter, le droit de s’impliquer démocratiquement en tant que citoyen, la possibilité de satisfaire tous ses désirs dans la prospérité et l’abondance de l’offre –, on trouverait des gens qui n’aimeraient justement pas cela. Des individus qui, dans cette autosatisfaction généralisée, regrettent avant tout une chose : la lutte.
La lutte pour les valeurs, la lutte pour la reconnaissance, la lutte pour sa propre existence. Comme Alexis de Tocqueville, Francis Fukuyama voyait venir le temps où la promesse d’égalité entre les hommes et leurs valeurs serait rattrapée par le désir de l’homme de se démarquer, de se définir, de se différencier. Le plus grand danger pour la démocratie, selon Fukuyama, sera sa propre confusion quant à ce qui est réellement en jeu.

Le plus grand danger pour la démocratie

Il me semble que nous en sommes là aujourd’hui. Car la durée de la guerre russe – et surtout son issue possible – dépend aussi de nous, à savoir l’Occident.

Celui qui, comme l’écrit un expert militaire britannique (dans le magazine Foreign Affairs), croit en une guerre de position déjà perdue, n’abandonne pas seulement l’Ukraine à son sort, mais aussi nous-mêmes : l’Occident, qui défend ses valeurs de manière crédible. En revanche, profiter de cette année – comme le fait la Russie de son côté – pour équiper et former les forces armées ukrainiennes, c’est donner une vraie chance à un pays qui a choisi la voie de la démocratie et de la liberté. Car les Ukrainiens sont prêts à se battre. – Pourquoi hésitons-nous ? Je vous en parlerai dans ma prochaine chronique.

FRONTIÈRES Chronique de Katja Gentinetta, publié au PRAGMATICUS