29.08.2024

Pas de liberté sans sécurité.

Dans le débat sur la neutralité suisse, la gauche comme la droite reprennent les arguments du Kremlin. La position des profiteurs de l’OTAN comporte des risques considérables. En septembre, un rapport  suscite l’inquiétude en Suisse. Il traite de la politique de sécurité du pays et plus précisément de la question de savoir comment le pays doit se positionner face à l’aggravation de la situation sécuritaire en Europe. L’expéditeur du rapport était une commission d’étude convoquée par le ministère de la Défense, dans laquelle étaient représentés des membres des partis gouvernementaux, de l’économie, des sciences, de la société civile et des cantons. L’auteur de ces lignes était membre de la commission et rédactrice du rapport.

Qu’est-ce qui suscite l’inquiétude ? Certainement pas les lacunes méthodologiques mises en avant par les détracteurs des recommandations. Ce sont les contenus qui devraient être au premier plan, même si cela est rarement dit en ces termes. Concrètement, la commission propose de renforcer la capacité de défense, parallèlement à une coopération internationale renforcée, notamment avec l’OTAN et l’UE, ainsi qu’une politique de neutralité adaptée à cette orientation.

Conflit autour de l’exportation d’armes

Concernant ce dernier point, l’accent est mis sur la levée de l’interdiction de réexportation de matériel de guerre. Cette proposition rencontre l’incompréhension de certains partenaires européens, car elle entrave leur solidarité avec l’Ukraine. Si l’on considère la situation politique actuelle, on remarque que les pôles politiques de gauche et de droite, c’est-à-dire les partis situés aux extrémités de l’échiquier politique, ont du mal à accepter cette orientation. Ils le font cependant pour des raisons différentes.

Tout d’abord, les deux camps ont du mal à reconnaître la menace en tant que telle. Est-il vraiment possible que la Suisse soit entraînée dans les conflits actuels ? Pourquoi la Russie s’intéresserait-elle à la Suisse ? Et la présence de chars à la frontière suisse est un scénario très improbable. Pourquoi donc équiper correctement l’armée ? De tels doutes sont tout à fait justifiés, mais ils occultent les aspects les plus importants.

Certes, la Suisse est plus éloignée de la frontière russe que la Pologne, les pays baltes ou les Balkans, par exemple. Mais dans la guerre hybride, qui comprend la désinformation et l’influence, les cyberattaques, l’espionnage et le sabotage, la géographie joue un rôle secondaire. En tant que carrefour d’axes de transport, plaque tournante de l’approvisionnement énergétique et d’autres infrastructures, la Suisse pourrait être une cible intéressante pour frapper l’Europe dans son ensemble. Pas besoin de chars pour cela. Une infrastructure vulnérable, associée à une faiblesse militaire et à une bonne foi politique, suffisent amplement.

Ni la sympathie de la gauche pour la Russie, ni la compréhension de la droite pour Poutine n’empêcheraient le dirigeant du Kremlin de poursuivre ses objectifs politiques, à savoir affaiblir, voire détruire l’Europe en tant qu’entité politique. La minimisation de la menace conduit à un deuxième argument qui semble logique, mais qui est objectivement faux : il faut éviter à tout prix de renforcer ses propres capacités de défense. Cela pourrait, selon la droite, provoquer Vladimir Poutine, comme l’OTAN l’avait déjà fait.

La gauche, en revanche, voit dans la paix une menace si plus d’armes sont en circulation et si l’armée est plus forte, comme si un belliciste pouvait être dissuadé par la faiblesse de son adversaire. Les deux camps reprennent ainsi le discours du Kremlin, sans l’admettre bien sûr. Ils n’ont pas besoin de le faire, on le sait déjà. Le même schéma se présente actuellement dans plusieurs pays européens.

En troisième lieu, la neutralité est également invoquée pour garnir cette argumentation hypocrite d’intégrité morale : la devise est « une noble réserve ». On ne pourrait guère faire plus noble. La neutralité est le prétexte bienvenu pour fermer les yeux sur la réalité. Il n’est pas étonnant que les pays de l’OTAN accusent leurs voisins neutres de profiter de leur situation. Ils bénéficient en effet de la protection de l’OTAN sans en assumer les coûts.

Les pays neutres apportent une aide modérée à l’Ukraine.

Comme d’habitude, les pays neutres réagissent en s’engageant dans le domaine humanitaire, la promotion de la paix et la médiation. Cependant, il est plus que douteux que cela puisse compenser la protection militaire de l’OTAN. Selon l’Ukraine Support Tracker, qui recense systématiquement la valeur du soutien militaire, financier et humanitaire apporté à l’Ukraine, les pays neutres ne font pas exception.

La Suisse se situe à la 20ème place en ce qui concerne le coût total (l’Autriche à la 19^e place), à la 35^e place en termes de PIB (l’Autriche à la 18^e place) et à la 16^e place si l’on tient compte de l’aide aux réfugiés (l’Autriche à la 20^e place). Les trois premières places de ces trois listes sont occupées par les États-Unis, le Danemark et, si l’on tient compte de l’aide aux réfugiés, également par les États-Unis, bien que ces derniers ne participent pas à l’aide aux réfugiés ; l’Allemagne occupe la deuxième place. Mais là encore, les chiffres ne reflètent qu’une partie de la réalité. Aussi nécessaire et indispensable que soit l’aide humanitaire, elle ne contribue pas à la dissuasion.

Une réticence confortable

Dans l’ensemble, une telle retenue est avantageuse, car elle est commode et avantageuse, surtout dans une démocratie. Celui qui ne voit pas la nécessité d’agir n’a pas besoin d’agir. Et celui qui n’a pas besoin d’agir n’a pas besoin de se soucier de son financement. À une époque où les factures d’énergie pèsent lourd dans le budget et où l’on s’attend généralement à ce que l’État compense les pertes de niveau de vie, une politique qui n’a pas à se préoccuper de la sécurité est tout à fait souhaitable, tant du côté des élus que des électeurs.

Si une telle attitude un jour s’avérait être le signe d’un manque de prévoyance, le réveil pourrait être d’autant plus difficile. Les opposants de gauche comme de droite devraient alors admettre qu’ils se sont trompés. Ou alors, ils auront atteint leur but. Quand tout va de travers, il faut des dirigeants. Et ils sont heureux de prendre les choses en main, même s’il faut pour cela agir ensemble.

Chronique de Katja Gentinetta, publié au DER PRAGMATICUS