03.04.2022

Europe, plus d’union s’il vous plaît

Les pays de l’UE doivent former une véritable fédération. Dans le cas contraire, la Communauté n’aura pas le pouvoir de se défendre elle-même.

En plein dans le mille Pas à l’épreuve des crises. En tant que communauté, l’UE est mise à l’épreuve. Elle a réagi tant bien que mal aux crises de ces dernières années. 

Union de valeurs. Parmi les valeurs fondamentales de l’Union figurent la liberté, la démocratie et l’État de droit. Ces valeurs peuvent et doivent être défendues. 

Une faible protection. L’agression de la Russie contre l’Ukraine montre l’importance d’un renforcement simultané de la puissance militaire de l’UE. 

La neutralité armée. Ce n’est qu’en créant une union de défense défensive que l’UE serait en mesure de défendre son indépendance. 

J’écris ce texte pendant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. J’écoute en même temps – un peu par hasard, mais de manière sinistrement appropriée – le nouvel album d’Avishai Cohen intitulé „Vérité nue“. L’invasion de l’Ukraine révèle ce que beaucoup d’Occidentaux ont trop longtemps cru impossible : La guerre est désormais la réalité nue. A l’heure actuelle, personne ne peut savoir à quoi ressembleront le monde, l’Occident et l’Ukraine dans un avenir proche. Mais une chose est sûre : une nouvelle ère s’ouvre pour l’Union européenne, qui nécessite une réflexion de fond sur ce qu’elle est et sur la manière dont elle entend assurer son avenir. L’Union européenne raconte l’histoire de la victoire sur la guerre et de l’apprivoisement des hostilités ouvertes. Les animosités qui subsistent entre les anciens belligérants ne sont guère plus que des souvenirs de différences culturelles et des stéréotypes entretenus avec une certaine affection, mais qui ne constituent plus une menace pour la cohésion interne. La relation entre les anciens ennemis jurés que sont l’Allemagne et la France est justement une preuve remarquable de la manière dont l’hostilité peut se transformer en amitié si l’on procède avec précaution. Pourtant, c’est l’axe entre ces deux pays qui, pour des raisons historiques, revêt une importance centrale pour le développement de l’Union européenne. Et qui ne doit pas devenir un obstacle à la prochaine étape de développement de l’UE. Faits et chiffres Alors que l’Allemagne, en raison de sa culpabilité, craint toute forme de guerre, le président français Emmanuel Macron évoque ouvertement la nécessité d’une „autonomie stratégique“. Il touche ainsi le point ouvert, voire douloureux, de l’Union européenne. Car celle-ci est devenue – à son grand mérite – après un demi-siècle de processus d’intégration acharnés une „Communauté de valeurs et de droit“ : une entité incomparable qui a renoncé à la violence et s’est engagée à créer ensemble la démocratie, la paix et la prospérité, et qui n’a pas son pareil sur la planète. L’ère des crises Cette histoire est un succès, mais elle n’est pas encore terminée. C’est ce qu’a montré en particulier la dernière décennie : une ère de crises en cascade, de la crise financière de 2008 à la pandémie de ces deux dernières années, en passant par la crise des réfugiés de 2015. Durant cette période, l’Union s’est présentée comme une institution plutôt médiocre, parfois décevante et peu apte à inspirer la confiance. Certes, elle a pu se sauver financièrement des crises en faisant appel à sa prospérité. Mais sur le fond, elle n’a toujours pas prouvé qu’elle pouvait maintenir la cohésion de sa propre structure et la mener vers un avenir commun stable. Aussi amer que cela puisse paraître, elle en a peut-être maintenant l’occasion. Car l’une des premières et parfois des dernières tâches d’une entité étatique est la capacité à se protéger ellemême – de la suprématie d’autres qui cultivent des valeurs et des idées différentes et qui ne cherchent rien d’autre que de détruire et d’anéantir ceux qui ne pensent pas comme eux. La capacité de se protéger fait partie des tâches d’une entité étatique. Le fait que Poutine nourrisse de tels projets est bien documenté depuis une bonne dizaine d’années et est aujourd’hui une réalité brutale. La demande de Macron n’est donc rien d’autre que la seule combinaison politiquement et historiquement viable du droit et de la force : le pouvoir d’aider à faire respecter son propre droit. Selon Jean Bodin, le célèbre théoricien de l’État du XVIe siècle, on appelle ce pouvoir la souveraineté. C’est ce qui donne au pouvoir étatique le pouvoir d’imposer ses valeurs et ses droits – contre les ennemis intérieurs et extérieurs. Jusqu’à présent, l’Europe a toujours refusé ce pouvoir, car son histoire l’a amenée à ne concevoir le pouvoir que comme une violence. Le pouvoir, en revanche, en tant que force positive capable de s’assurer soi-même et son propre avenir, est un instrument dont aucun État, ni même aucune union, ne peut se passer. État fédéral UE Dans ma perspective suisse, l'“autonomie stratégique“ revendiquée par le président français, qui vise en fin de compte une union de défense suffisamment puissante même sans l’OTAN, peut être interprétée comme une „neutralité armée“. Il s’agit donc d’une position politique qui – du moins sur le plan militaire – ne se mesure pas de manière offensive aux Etats-Unis, à la Chine ou à la Russie, mais qui serait tout à fait capable de défendre sa propre indépendance face à des agresseurs. Par conséquent, si l’Europe veut continuer à être une communauté de démocraties stables et prospères, elle doit être capable et désireuse de compléter sa „communauté de valeurs et de droit“ par le facteur de la puissance. Ce n’est qu’ainsi qu’elle pourra devenir une „communauté souveraine de valeurs et de droit“. La conclusion logique serait la voie vers les États-Unis d’Europe : sur une base démocratique, résolument fédérale, mais unie au niveau mondial. Il ne reste pas beaucoup de temps – mais la nécessité d’y parvenir semble reconnue. 

Conclusion 

Par le passé, l’UE a connu un processus d’intégration remarquable. Toutefois, l’ère actuelle de crises nourrit les doutes quant à la capacité de l’Union à trouver des solutions durables. Certes, la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine a donné une nouvelle impulsion à l’unité. Mais pour pouvoir se protéger d’un ennemi extérieur sans l’aide des Etats-Unis, une capacité militaire commune de l’UE serait nécessaire. Elle permettrait à l’Europe non seulement de passer d’une simple communauté de valeurs et d’économie à une véritable alliance de puissance, mais aussi – à l’instar des États-Unis – de réaffirmer sa souveraineté et sa position dans le monde.