La victoire du mensonge

Le mensonge fait partie de la politique ; ce n’est pas nouveau. C’est un instrument de pouvoir et il est utilisé comme tel. Pourtant, l’utilisation du mensonge semble atteindre un nouveau sommet – pour ainsi dire à point nommé en cette année d’élections. La première des élections importantes a déjà pu être menée à bien : le souverain de part et d’autre de l’Oural a été réélu plus ou moins à vie avec un résultat record. De l’autre côté de l’Atlantique, la grande élection n’a pas encore eu lieu, tout comme en Europe.
Le fait que des élections soient accompagnées, pour ne pas dire déterminées, par tous les moyens qui peuvent être utilisés au titre du « mensonge », n’est pas une surprise en soi. Le règne de Poutine s’est construit depuis le début sur une prolifération de mensonges et de mises en scène ; ses récits influencent non seulement la perception de la population russe – pour autant que l’on puisse le constater – mais aussi celle de nombreux Occidentaux qui lui sont favorables.
Un monde sous la férule de Trump, Poutine et Xi Jinping n’est pas de bon augure pour tous ceux qui accordent encore une valeur à la liberté.
Et le premier mandat de Donald Trump a déjà été marqué par des « faits alternatifs », de sorte que l’on préférerait ne pas suivre sa nouvelle campagne électorale – surtout après l’assaut du Capitole et le rôle qu’il y a joué.
On espère avec angoisse que cela ne suffira pas pour lui cette fois-ci, car un monde aux ordres de Trump II et des dirigeants presque éternels Poutine et Xi Jinping n’augure rien de bon pour tous ceux qui accordent encore une certaine valeur à la liberté.
Mais pourquoi de tels mensonges peuvent-ils avoir autant d’impact ? En principe, il serait facile de les dénoncer. Un regard sur la réalité suffit généralement à montrer qu’ils ne sont rien d’autre que les fantasmes de dirigeants égomaniaques. Pourtant, on n’y parvient pas – et surtout pas en se référant à cette même réalité. En effet, celle-ci ne peut plus s’imposer, parce que de plus en plus de gens ne parviennent pas à appréhender la réalité. Au lieu de cela, ils sont distraits, égarés et absorbés par de puissants mensonges, des mythes grandioses et des récits raffinés.
Dans le tourbillon des demi-vérités …
Les adeptes des théories du complot prétendent pourtant cultiver la vertu philosophique du scepticisme. Mais le font-ils vraiment ? En fait, la philosophie débat depuis longtemps de la manière dont nous percevons la réalité et de la question de savoir si nous pouvons la saisir dans son intégralité.
Dans son allégorie de la caverne, le philosophe Platon avait déjà évoqué des prisonniers qui ne voyaient que les images des ombres et devaient quitter la caverne pour connaître le monde réel, les idées – c’est-à-dire ce dont il s’agit vraiment. Il entraîne son interlocuteur Parménide dans un dialogue sans fin sur sa théorie des idées.
La discussion débouche sur une confusion sans limite et ramène finalement à la question initiale : pouvons-nous connaître le monde tel qu’il est ? Ou ne pouvons-nous l’approcher que par des représentations ? Le dialogue n’est toutefois pas une incitation à inventer la réalité. Il s’agit plutôt pour Platon de comprendre que le scepticisme a lui aussi ses limites. Mais seul un scepticisme sain mène à la connaissance ; il doit en définitive s’annuler lui-même pour atteindre la vérité.
Il est évident que les adeptes des théories du complot et d’autres récits farfelus ne cultivent précisément pas un scepticisme sain. Ils trouvent leurs « informations » dans les canaux tentaculaires des médias sociaux et s’enfoncent de plus en plus dans le tourbillon des demi-vérités et des mensonges.
Jean Baudrillard, l’un des premiers philosophes des médias et de la technique, parlait déjà dans les années soixante-dix du fait qu’à un moment donné « les choses joueraient leur propre jeu » et que les différentes formes de « simulation », comme il qualifiait la réalité représentée dans les médias, estomperaient à vue d’œil la dichotomie entre réalité et irréalité. Les gens sont manipulés, radicalisés et polarisés.
Baudrillard, qui philosophait à l’époque de la télévision, donc bien avant Internet et l’intelligence artificielle, décrivait une « hyperréalité » qui se répandait – un phénomène qui, comparé au « deep fake » actuel, semble tout à fait innocent. Pourtant, Baudrillard, avec le postmoderne « Anything goes », nous livre jusqu’à aujourd’hui la mélodie de base pour cette idée que « chacun peut avoir sa propre vérité ».
… et dans le labyrinthe des mensonges
C’est précisément ce que visent les puissants : ils créent la réalité qui assure et étend leur pouvoir. Ils inventent les histoires qui soutiennent leurs actions et légitiment leur démarche. Leur calcul fonctionne : les gens sont manipulés, radicalisés et polarisés. Ils se retrouvent dans une société fragmentée selon des réalités qui ne sont plus partagées. Les gens vivent littéralement dans des mondes différents. Celui qui s’est perdu dans le labyrinthe des mensonges ne peut plus accéder à la réalité ; et celui qui insiste sur la réalité ne parvient plus à atteindre les égarés.
Or, on sait que les mensonges ont la vie courte, et la question se pose de savoir sur qui ils retombent en fin de compte. Le maître du Kremlin s’accroche encore à son idée selon laquelle la piste de l’attentat islamiste de mars mène à Kiev. Peu importe qu’il veuille ainsi dissimuler son propre échec ou utiliser la terreur pour renforcer davantage l’appareil de répression. Pratiquement plus personne ne peut s’opposer à lui.
Le choix des électeurs retombe … sur les électeurs
Le candidat au pouvoir aux Etats-Unis veut être – dès le premier jour – un dictateur et fermer la frontière avec le Mexique. Les déclarations de la star de la téléréalité naviguent habilement entre une pincée de réalité et d’exagération. Ce sont les citoyens qui décideront si les Etats-Unis veulent à nouveau s’engager avec un tel président. Leur choix les rattrapera d’une manière ou d’une autre.
En Europe également, des élections importantes se profilent à l’horizon et , là aussi, l’électorat est en passe de tomber dans le piège de la division. Même en Suisse, la nouvelle direction de l’Union démocratique du centre (UDC), un parti national-conservateur, manipule « sa propre réalité ». Le mensonge a fait ses preuves en politique – pas l’espoir. C’est aux électeurs et électrices de montrer qu’ils préfèrent la réalité au mensonge.