Les accords commerciaux sont le nouvel ordre mondial

Trump, Poutine et Xi le font : ils placent leurs propres intérêts au-dessus des valeurs. L’Europe devrait s’y préparer à temps pour en tirer le meilleur parti.
Un terme fait son chemin : le « transactionnalisme ». Librement traduit, cela signifie : l’art du deal. Maître de l’art : Donald Trump, le nouveau président des États-Unis. Comme si on ne le savait pas, de nombreux Européens sont sous le choc : accès aux matières premières ? Acheter le Groenland ! La sécurité pour l’Europe ? Peut-être contre paiement. Une éthique pour l’IA ? Seul le business compte. L’accord avec la Russie et l’Ukraine, que Trump a annoncé en fanfare durant les premières 24 heures de son mandat, se fait encore attendre. Il faut néanmoins en prendre acte : le potentiel de disruption est important, non seulement pour la structure politique du monde dans son ensemble, mais surtout pour l’Europe.
Pourquoi la tentation est-elle si grande de trouver des solutions par le biais d’une politique transactionnelle, c’est-à-dire par le biais de transactions ? Après tout, l’alternative qui consiste à s’enliser dans des accords et des institutions multilatéraux compliqués, interminables et finalement non contraignants n’est pas très encourageante. Au lieu de cela, on nous promet des résultats concrets dans un délai raisonnable, la réalisation de nos propres intérêts, ou tout du moins des percées dans des problèmes déjà longuement débattus et qui n’ont pas encore abouti.
Les intérêts personnels sont au premier plan.
Le transactionnalisme suit la logique de l’économie : on a un objectif concret en tête et on négocie en premier lieu le prix. Peu importe que les prestations et les contre-prestations se complètent mutuellement, qu’elles soient compatibles d’une manière ou d’une autre, ou qu’elles puissent faire avancer un objectif commun. L’essentiel est que l’accord soit conclu. Les questions de valeurs, de projets abstraits et généraux ou d’ambitions à long terme sont reléguées au second plan. Seuls comptent les intérêts spécifiques et les avantages à court terme de chacun. Les opportunités doivent être saisies, quelle que soit la démarche opportuniste. Chaque partenaire cherche à en tirer profit. Le résultat est alors appelé « situation gagnant-gagnant ».
Les processus politiques prennent du temps
Les processus politiques prennent du temps, mais la politique est au-dessus de ce genre d’affairisme sordide. Elle se targue de défendre des normes et des valeurs, de viser des objectifs supérieurs et d’élaborer des solutions en faveur de la collectivité. Il faut toutefois accepter que de tels processus prennent du temps et que les avantages concrets ne soient pas immédiatement perceptibles, en faveur d’une politique responsable.
Dans la théorie des relations internationales, ces deux conceptions s’opposent comme des théories bien distinctes : d’un côté le réalisme, de l’autre le libéralisme. Le premier postule que les États poursuivent en premier lieu leurs propres intérêts et suivent la raison d’État dans les situations critiques. Le second porte haut l’étendard du progrès et du développement : il aspire à des sociétés plus libres et démocratiques, à une économie durable et à une répartition plus équitable des bénéfices, dans le but de permettre à tous de bénéficier d’un niveau de vie croissant. Dans les faits, ces deux approches semblent clairement identifiées.
Aux États-Unis, les républicains représentent le réalisme et les démocrates le libéralisme. Dans la relation transatlantique également, les rôles sont clairement répartis : d’un côté Trump, qui suit une approche réaliste et froide, à l’image de la Chine de Xi Jinping ; de l’autre, l’Europe qui tente de s’accrocher au libéralisme plus amical. La pression l’emporte sur le dialogue et le poker sur le processus. Les institutions multilatérales sont de plus en plus remplacées par des transactions bilatérales.
Quand la séduction est trop forte
Toutefois, un tel tableau en noir et blanc ne reflète qu’à moitié la vérité. L’histoire récente en est la parfaite illustration. L’influence chinoise en Europe, par exemple, illustre la séduction exercée par des accords auxquels les États membres européens ont succombé à plusieurs reprises. De nombreux pays, notamment en Europe de l’Est, se sont laissés séduire par la Chine via le projet et l’instrument de propagande que représente la Route de la soie.
Les projets d’infrastructure qu’il prévoit peuvent être précieux pour le commerce, mais les dépendances financières et politiques qui en découlent ne doivent pas être sous-estimées, d’autant que la Chine maîtrise l’art de la stratégie. La coopération entre la Chine et les pays d’Europe centrale et orientale (CEEC), qui coordonne politiquement les projets communs, permet de contourner les majorités potentielles en faveur de projets propres à l’UE.
Il serait également illusoire de croire qu’une organisation internationale comme les Nations unies fonctionne sur la base d’un pur amour de la paix et d’une coopération altruiste. Au contraire, sans la volonté de s’imposer et la puissance des États-Unis, l’agenda majoritairement libéral de ces 30 dernières années n’aurait pas pu être suivi.
Emprunts à la Chine et à la Russie
Le fait que la Chine et la Russie utilisent à leur tour leur pouvoir et pactisent avec le Sud mondial est tout aussi rationnel – et ne peut être évité sans contre-pression et sans offre du monde démocratique. Il est par exemple intéressant d’observer à quel point la politique européenne des réfugiés envisage de lier l’aide au développement à des accords de réadmission, y compris en Suisse.
Quelles implications cela pourrait-il avoir pour l’avenir proche de l’Europe ? Le continent est confronté à plusieurs défis majeurs, dont deux se distinguent particulièrement : assurer sa propre sécurité de manière autonome et se développer technologiquement de manière indépendante. L’Europe a fondamentalement deux options : soit ses États membres se laissent « séduire » comme ils l’ont fait jusqu’à présent et cherchent leur bonheur dans des accords bilatéraux avec Trump ou même Xi Jinping, soit l’UE se ressaisit, fait jouer les muscles que lui offre son marché intérieur et crée les conditions d’une Europe sûre et prospère qui ne peut pas être simplement écrasée entre les deux grands pôles.
L’art du deal résiderait alors dans la capacité à obtenir le meilleur des deux, des États-Unis et de la Chine, pour une Europe indépendante, mais dans un monde toujours interconnecté.
Chronique de Katja Gentinetta, publié au DER PRAGMATICUS